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La Différance, Part 10

Jacques Derrida

Derrida's La Différance, Part 10

Procédons lentement. Ce que veut donc marquer Heidegger, c’est ceci: la différence de l’être à l’étant, l’oublié de la métaphysique, a disparu sans laisser de trace. La trace même de la différence a sombré. Si nous admettons que la différance (est) (elle-même) autre que l’absence et la présence, si elle trace, il faudrait parler ici, s’agissant de l’oubli de la différence (de l’être à l’étant), d’une disparition de la trace de la trace. C’est bien ce que semble impliquer tel passage de La parole d’Anaximandre: «L’oubli de l’être fait partie de l’essence même de l’être, par lui voilée. L’oubli appartient si essentiellement à la destination de l’être que l’aurore de cette destination commence précisément en tant que dévoilement du présent en sa présence. Cela veut dire: l’Histoire de l’être commence par l’oubli de l’être en cela que l’être retient son essence, la différence avec l’étant. La différence fait défaut. Elle reste oubliée. Seule le différencié le présent et la présence (das Anwesende und das Anwesen) se désabrite, mais non pas en tant que le différencié. Au contraire, la trace matinale (die frühe Spur) de la différence s’efface dès lors que la présence apparaît comme un étant-présent (das Anwesen wie ein Anwesendes erscheint) et trouve sa provenance dans un (étant)-présent suprême (in einem höchsten Anwesenden).»

La trace n’étant pas une présence mais le simulacre d’une présence qui se disloque, se déplace, se renvoie, n’a proprement pas lieu, l’effacement appartient à sa structure. Non seulement l’effacement qui doit toujours pouvoir la surprendre, faute de quoi elle ne serait pas trace mais indestructible et monumentale substance, mais l’effacement qui la constitue d’entrée de jeu en trace, qui l’installe en changement de lieu et la fait disparaître dans son apparition, sortir de soi en sa position. L’effacement de la trace précoce (die frühe Spur) de la différence est donc «le même» que son tracement dans le texte métaphysique. Celui-ci doit avoir gardé la marque de ce qu’il a perdu ou réservé, mis de côté. Le paradoxe d’une telle structure, c’est, dans le langage de la métaphysique, cette inversion du concept métaphysique qui produit l’effet suivant: le présent devient le signe du signe, la trace de la trace. Il n’est plus ce à quoi en dernière instance renvoie tout renvoi. Il devient une fonction dans une structure de renvoi généralisé. Il est trace et trace de l’effacement de la trace.

Le texte de la métaphysique est ainsi compris. Encore lisible; et à lire. Il n’est pas entouré mais traversé pay sa limite, marqué en son dedans par le sillon multiple de sa marge. Proposant à la fois le monument et le mirage de la trace, la trace simultanément tracée et effacée, simultanément vive et morte, vive comme toujours de simuler aussi la vie en son inscription gardée. Pyramide. Non pas une borne à franchir, mais pierreux, sur une muraille, autrement à déchiffrer, un texte sans voix.

On pense alors sans contradiction, sans accorder du moins aucune pertinence à telle contradiction, le perceptible et l’imperceptible de la trace. La «trace matinale» de la différence s’est perdue dans une invisibilité sans retour et pourtant sa perte même est abritée, gardée, regardée, retardée. Dans un texte. Sous la forme de la présence. De la propriété. Qui n’est elle-même qu’un effet d’écriture.

Après avoir dit l’effacement de la trace matinale, Heidegger peut donc, dans la contradiction sans contradiction, consigner, contresigner le scellement de la trace. Un peu plus loin: «La différence de l’être à l’étant ne peut toutefois venir ensuite à expérience comme un oublié que si elle s’est déjà découverte avec la présence du présent (mit dem Anwesen des Anwesenden) et si elle ainsi scellée dans une trace (so eine Spur geprägt hat) qui reste gardée (gewahrt bleibt) dans la langue à laquelle advient l’être.»

Plus loin encore, méditant le to khreôn d’Anaximandre, ici traduit par Brauch (maintien), Heidegger écrit ceci: «Disposant accord et déférence (Fug und Ruch verfügend), le maintien libère le présent (Anwesende) en son séjour et le laisse libre chaque fois pour son séjour. Mais par là-même le présent se voit également commis au constant danger de se durcir dans l’insistance (in das blosze Beharren verhärtet) à partir de sa durée séjournante. Ainsi le maintien (Brauch) demeure du même coup en lui-même désaisissement (Aushändigung: dé-maintenance) de la présence (des Anwesens) in den Un-fug, dans le discord (le disjointement). Le maintien ajointe le dis (Der Brauch fügt das Un-).»

Et c’est au moment Heidegger reconnaît le maintien comme trace que la question doit se poser: peut-on et jusqu’où peut-on penser cette trace et le dis- de la différance comme Wesen des Seins? Le dis- de la différence ne nous renvoie-t-il pas au-delà de l’histoire de l’être, au-delà de notre langue aussi et de tout ce qui peut s’y nommer? N’appelle-t-il pas, dans la langue de l’être, la transformation, nécessairement violente, de cette langue par une tout autre langue?

Précisons cette question. Et, pour y débusquer la «trace» (et qui a cru qu’on traquait jamais quelque chose, plutôt que des pistes à dépister?), lisons encore ce passage:

«La traduction de to khreôn par: «le maintien» (Brauch) ne provient pas de cogitations étymologico-lexicales. Le choix du mot «maintien» provient d’une préalable tra-duction (Übersetzen) de la pensée qui tente de penser la différence dans le déploiement de l’être (im Wesen des Seins) vers le commencement historial de l’oubli de l’être. Le mot «le maintien» est dicté à la pensée dans l’appréhension (Erfahrung) de l’oubli de l’être. Ce qui reste proprement à penser dans le mot «le maintien», de cela, to khreôn nomme proprement une trace (Spur), trace qui disparaît aussitôt (alsbald verschwindet) dans l’histoire de l’être qui se déploie historico-mondialement comme métaphysique occidentale.»